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Premier chant
106 jours
Depuis la fin de l'école
106 jours depuis mon retour.
Je suis dans un bus qui fait Paris - Montpellier
En 10 heures
Je rentre chez moi
Je n'ai plus de quoi me payer le train
J'ai vu le soleil se lever par la fenêtre
Nous sommes partis très tôt
J'ai vu Paris, aussi, défiler par la fenêtre
Je suis repartie
J'ai revu Valentina à Paris
C'est pour ça que je suis revenue
J'avais besoin de revoir
Le théâtre auquel j'ai cru,
Autrefois
Le théâtre qui me faisait vivre
Je me suis assise non plus au milieu des autres
Mais face à eux
À elles
J'ai revu ainsi les exercices qu'avant
À moi
Elle faisait faire
J'ai revu le théâtre s'inventer
Se réinventer
Se faire
J'ai écrit dans mon cahier
"Elle est ici, la véritée organique des choses"
"Voilà un théâtre où l'on a pas peur de se toucher
De se parler"
"Tombez amoureux"
J'ai vu jeudi
Leur récital de poèsie
J'ai vu des corps qui se soulèvent
Et qui s'étreignent
J'ai vu les poètes morts
Et les poètes vivants
Courir et construire avec un drap et un baton
Une tente
Où ils et elles pouvaient rire
Et s'abriter
Il y en aurait, des choses à dire
Des choses à penser, à lire, à écrire
Sur la mort des poètes
Sur la nature qui brûle
Et les enfants qu'on envoie sur les champs de guerre
Et il y aurait beaucoup, beaucoup de choses à faire
Là, au-dehors
Pour porter secours aux lycéens
Qui bientôt peut-être se prendront des balles
Comme aux États-unis
Pour avoir tenté d'avoir, eux aussi
Leur mot à dire.
Yaël.le est rentré à l'école de théâtre
Et il s'est cassé tous les os du pied
On a joués le 36 mars, il y a deux semaines à peine
Avec Sun et Margot et Silver et Lou-Naé, Jacques, Marion, Nan, Marine, Marius...
Le 36 mars a eu lieu et il était grandiose
Et ensuite?
Et après?
Retourner dans la solitude de sa chambre?
Ecrire des dossiers et des dossiers
Essayer de me vendre comme autrice
Candidater à quelques projets divers
Pour tenter de survivre comme actrice
Mais ma vie n'est pas en jeu
Ce qui se joue ici ne tient pas à grand chose
Là-bas au théâtre et tout récemment
J'ai réappris à faire confiance
A exister parmi les autres
Sans m'effacer
Sans m'excuser
Je suis encore à peine au tout début de mon apprentissage
Mais il faut déjà repartir
Et retourner nous isoler dans nos chambres
Je suis comme beaucoup d'autres à la croisée de ces chemins
Ceux d'un art longtemps défendus
Autant par ceux qui y gagnent la monnaie brillante
Que par ces jeunes à qui je porte une infinie tendresse
Qui courreront d'un bout à l'autre pour donner corps à leurs rêves
Nous sommes héritiers, héritères d'un système
Qui décide que lui, et lui et elle
Méritent salaire pour leur travail
La reconnaissance et le titre
Quand l'infinité de tous les autres retourneront dans leurs caves et dans leurs bars
A tenter de faire circuler une parole qu'on oublie
Inaudible
Nous pouvons mobiliser notre talent et jouer des coudes
Pour nous trouver nous aussi une place au soleil
Se courber toujours plus, se prouver, non pas à soi- même
Seulement pour le regard de l'Autre
Sa validation, sa promesse
On continuera de courir après des chimères
En nous disant que c'est comme ça que nous trouverons notre liberté
Que nous metterons fin à l'angoisse
Et sans faute dés que j'arrive chez moi je les cherches
Mes heures
Que toutes ces études n'aient pas servies à "rien"
Que je puisse prouver (à qui donc)
Que j'ai réussi, moi aussi
Que je sais faire
Que j'ai ma place
Je le ferais moi aussi parce qu'il faut bien vivre
Mais il y a aussi le ciel et les feuilles
Le froid qui tombe soudain sous les nuages
L'automne
Il y a cet enfant garçon-fille
Qui n'a jamais trop aimé choisir
Qui veut retourner au spectacle en oubliant qu'il y travaille
Qui veut toujours sauter par la fenêtre
Pour courir dans les champs secs
Qui défilent à côté du train
Et quand j'étais enfant je lisais des livres
Et j'ai écris, j'ai écris, j'ai écris...
Ce journal est le 3ème, le 3ème depuis 4 ans
Le 12ème, le 67ème
Le journal de bord à Valentina, la lutte pendant l'école
Et maintenant quoi?
Maintenant?
Maintenant, déjà, sans prouver quoi que ce soit,
Je suis libre, déjà?
J'ai été naïve, tellement naïve
Et tellement amoureuse
Je me suis jetée à pieds joints dans la gueule ouverte
De tous les lieux de la création, peut-être un des plus mortifères
En fait, il doit en exister beaucoup
Vraiment, vraiment beaucoup
Et je continuerais les entendre dire que nous sommes
Que nous étions
"L'école de l'amour"
Quelle vaste blague
Le rejet, la peur, la solitude
La colère
La douleur
A été mon école
Peut-être que je n'aurais plus à entendre
Enfin
Ces plaintives exigences
Ces rires qui brassent du vide
Ce rapport auto-centré au monde
Les marques de cette relation factice
La fabrique du faux-semblant
Gabily vient moi en aide
J'ai revu cette semaine le théâtre
Le théâtre auquel je crois
Celui où on défends les morts et les poètes
Celui où nous sommes chacun.e.s prêt.e.s
A nous toucher, à nous rencontrer,
Même si ça doit nous transformer
A jamais
Même si c'est dur
Même si ça demande des efforts
Silver m'a dit
"Diriges moi comme un être humain"
"Nous ne sommes pas des robots"
"Nous sommes des acteurs"
"Nous n'avons rien d'autre à donner
Qu'un peu de notre humanité"
(Il n'a pas dit tout ça)
Alors je choisis,
Je leur laisse.
La grande course vers le vide,
Parler sans coeur dans une grotte pour entendre
L'écho de leurs certitudes raisonner
Dans leurs tunnels sous-terrains
J'ai assez écrits sur eux, déjà
J'ai terminé mon analyse.
J'irais lire et écrire
Dans les bus et dans les trains
J'irais me perdre dans la forêt
Dans la montagne
J'irais placer mon oreille tout près,
Tout près de la bouche des mes ancêtres
Je porterais ma voix avec exigence
Je l'offrirais au vent
Je suivrais des amis sur des routes nouvelles
Je dédierais mon temps, mon énergie, à encore et toujours
Trouver, chercher, lire, écrire
Du sens
Cela précisemment qui nous fait vivre
Nous les âmes blessées,
Exilés de nos familles de sang
Nous les enfants trop âgés
Qui demandent encore "Attends! Attends!"
"J'ai vu quelque chose, là-bas"
"Amène moi, s'il te plaît"
"Laisses moi voir"
Tout ça n'est rien, ce n'est
Qu'un peu de poèsie et de résolutions nouvelles
Comme d'habitude, certains, peut-être, déjà
Connaissent un peu ma plume
C'est une tentative
Un renouveau
La sensation de reprendre un peu de contrôle
Sur les choses
Qui je suis et ma place au monde
Ce que je veux faire
Et comment le faire
Et où le faire
Eh bien ici
Déjà
A défaut de grand théâtres et de salaires
Je ne m'inquiète pas de l'avenir
J'en suis sûre au fond, certaine à présent
"The Kids gonna be alright"
Dimanche 4 octobre
Judikaël Goater